COVID-19, Alimentation et Nutrition en Afrique de L’Ouest : Impacts potentiels et ripostes

Crédit photo : joshua-oluwagbemiga

La pandémie du COVID-19 se poursuit avec des conséquences mondiales sans précédent. De nombreux articles ont déjà été publiés sur les interactions potentielles avec la sécurité alimentaire et nutritionnelle. Pour l’instant, il s’agit essentiellement de questions et d’hypothèses, ainsi que d’expériences et de leçons tirées des épidémies précédentes. De nombreuses organisations disposent d’une page web consacrée à ce sujet, y compris  IFPRI.

 Le 1er avril , Lancet Global Health a publié ce commentaire   sur la pandémie du COVID-19 en Afrique de l’Ouest. Les auteurs ont conclu que les premières comparaisons avec le rythme et la trajectoire des épidémies européennes ne confirmaient pas l’hypothèse selon laquelle le virus se propagerait plus lentement dans les pays aux climats chauds.  D’après eux, il est urgent d’améliorer les capacités de riposte dans la région.

Du 3 au 10 avril, Transform Nutrition West Africa (TNWA) a mené une enquête rapide auprès des partenaires en Afrique de l’Ouest pour mieux comprendre les réponses nationales à la pandémie du COVID-19, et leurs propres opinions sur les impacts potentiels sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle dans la région. Nous avons reçu 12 réponses  détaillées de 6 pays différents, que nous avons compilées et synthétisées. Elles sont résumées ci-après.

 Nous exprimons notre reconnaissance aux professionnels de la nutrition suivants, qui ont tous réagi promptement et de manière exhaustive: Olaide Aderibigbe, Eva Edwards et Rakiya Idris (Nigeria), Bernice Worlali Kunutsor, Kingsley Kwadwo Asare Pereko, et Ronald Miah (Ghana), Robert Kindo (Burkina Faso), Henry Allieu et Sibida George Bun-Wai (Sierra Leone), Aboubakar Dokan Kone et Youssouf Keita (Mali), Tougan Polycarpe Ulbad (Benin). Nous poursuivrons le travail avec nos partenaires, en partageant les informations et les expériences, en fonction de l’évolution de la situation.

 Stuart Gillespie, Directeur TNWA

  1. Quelle est la riposte du gouvernement ?

Le contrôle de la propagation du virus varie d’un pays à l’autre, même si la plupart suivent maintenant des stratégies similaires à volets multiples. Dans certains cas, les dispositions initiales ont été entravées par la conviction que les Africains étaient immunisés contre la maladie et/ou que le virus ne se propagerait pas sous les climats chauds. Par ailleurs, de nombreux pays ont proclamé un “état d’urgence (de santé publique ) “.

Par la suite, la plupart des pays ont mis en place les réponses suivantes :

  • Fermeture des aéroports et des frontières ;
  • Auto-isolement/mise en quarantaine des rapatriés récents (même si beaucoup d’entre eux seraient passés à travers les mailles du filet);
  • Fermeture des écoles et interdiction des rassemblements publics ;
  • Décongestion et fumigation des marchés et des lieux publics ;
  • Les mesures de confinement à travers la région varient en forme et en intensité, selon le pays et par états/provinces au niveau du pays. Les couvre-feux nocturnes sont fréquents. La plupart des confinements dispensent les services essentiels tels que les épiceries/alimentations, les pharmacies, les agents de santé de première ligne, etc. ;
  • La distanciation sociale est universellement recommandée cependant beaucoup la considèrent comme irréalisable en raison de la surpopulation (la promiscuité) dans les communautés, les transports publics, etc. (une personne interrogée au Nigeria a demandé “Comment une famille de 8 personnes vivant dans un logement d’une pièce avec des installations partagées applique-t-elle vraiment les consignes en matière d’hygiène et la  distanciation sociale ? Reste-t-elle enfermée dans une seule pièce pendant toute la période ?) ;
  • Le télétravail est impossible pour la grande majorité des personnes vivant au jour le jour de revenus qui proviennent de l’économie informelle, ce qui nécessite leur présence sur le lieu de travail ;
  • Sensibilisation du public à la distanciation sociale et au lavage des mains par la télévision, la radio, l’internet  – bien que l’on soit également conscient du besoin d’approches communautaires ;
  • Faible capacité en termes de tests et de recherche des contacts ;
  • Un défi majeur pour l’accès à un nombre suffisant d’équipements de protection individuelle (EPI) pour les travailleurs de première ligne.

Outre le système de santé, d’autres réponses existent telles que, la suspension des intérêts des prêts bancaires, la distribution d’argent et de nourriture aux familles et communautés défavorisées, des incitations fiscales et financières pour les travailleurs de première ligne. Le secteur privé a fait des dons,  notamment des contributions financières, des dons d’ambulances, de matériels médicaux, de masques, des désinfectants et quelques distributions de denrées et de boissons.

La pandémie a été largement politisée et les théories de conspiration, parfois amplifiées par les médias sociaux, foisonnent, entravant ainsi la réponse dans certains pays.

 

  1. Quelle est la réaction du public ?

Les réactions changent selon le pays et à l’intérieur d’un même pays, malgré une crainte et un sentiment de panique largement répandus dans la région au début de la pandémie. Les réponses sont également en fonction du groupe socio-économique. Les personnes appartenant aux groupes socio-économiques plus aisés, ont déclaré mieux comprendre le COVID-19 et sont plus susceptibles de se conformer aux recommandations de santé publique. Celles des groupes socio-économiques défavorisés sont les plus touchées, elles gagnent leur vie au jour le jour grâce à des activités quotidiennes, dont beaucoup sont désormais interdites. Nombreux sont ceux qui pensent que la pandémie concerne les “riches”, l’élite, la classe politique qui ont accès aux voyages à l’étranger – et pas eux. Le respect des règles est donc faible au sein de ce groupe, qui affirme que la faim est un risque bien plus important pour eux que le virus. Il faut aussi noter des différences entre les zones urbaines et rurales, ces dernières étant plus susceptibles de vivre comme avant – et  concernant la religion, où certains considèrent le COVID-19 comme une atteinte à leur foi.

Parmi les réactions du public, on note également la migration de masse dès l’annonce du confinement ( augmentant le risque d’infection), l’adhésion partielle et inégale aux mesures de confinement, l’achat et le stockage de nourriture dans la panique, la désinformation généralisée sur les médias sociaux, la stigmatisation ( empêchant certains de se faire tester).  Le non-respect des mesures a entraîné, dans certains cas, des arrestations, des saisies de voitures, et des violences ont été signalées dans certaines villes. Les ONG ont également relevé une augmentation de la violence domestique à la suite d’ordre de rester à domicile.

  1. Quelles sont les leçons apprises des épidémies précédentes (ex : Ébola, SIDA) ?

Les épidémies d’Ébola en Afrique de l’Ouest ont conduit à la mise en place d’infrastructures et de systèmes (des laboratoires de test, des centres d’isolement, un personnel formé, un système de communications et de surveillance entre États) qui ont été réactivés pour la réponse au COVID-19. Les pays durement touchés par le virus Ébola semblent avoir mieux respecté les mesures de confinement (ex : la Sierra Léone). Le public est plus conscient de l’importance de l’hygiène, bien que l’accès à l’eau reste un problème majeur.  Il existe néanmoins une opinion universelle selon laquelle les capacités ne sont pas suffisantes pour faire face à l’épidémie.

  1. Quelles sont les interactions les plus importantes avec l’alimentation et la nutrition ?

Au fur à mesure que les moyens de subsistance des pauvres seront affectés la faim et la malnutrition  augmenteront.  (“Hunger will kill before coronavirus kills /La faim tuera avant que le coronavirus ne tue ” est un slogan au Nigeria). Si les denrées alimentaires deviennent indisponibles, inaccessibles et inabordables, la nutrition sera durement affectée, en particulier parmi les populations déjà vulnérables.  Pour survivre au confinement, les familles appliqueront probablement des “stratégies d’adaptation” telles que la réduction de la fréquence, de la quantité et de la qualité des aliments consommés – avec des effets potentiels à long terme. Les femmes enceintes et allaitantes pourraient souffrir de carences nutritionnelles si elles ne peuvent se permettre un régime alimentaire sain et équilibré.

Les prix des denrées alimentaires augmentent, en particulier ceux des aliments nutritifs. L’accès aux aliments frais est également limité d’où un problème de sécurité alimentaire. De nombreuses petites entreprises ont fermé et il existe peu de mesures efficaces pour répondre aux besoins fondamentaux des gens, en particulier lorsque les emplois, les revenus et le pouvoir d’achat des pauvres sont affectés.

La saison pluvieuse commence et beaucoup ne peuvent pas cultiver, ce qui génère une insécurité alimentaire à long terme. La distanciation sociale et le confinement auront certainement un impact considérable sur la production alimentaire, en perturbant l’approvisionnement, le transport, la commercialisation et les chaînes de distribution. Si les producteurs ne peuvent pas vendre leurs produits et que les acheteurs ne peuvent pas les acheter, cela entrainera une détérioration et un gaspillage importants des denrées alimentaires. Puisque certains pays dépendent fortement des importations de denrées alimentaires, la fermeture des frontières et la réduction des activités économiques auront un impact sur la disponibilité et le prix de ces aliments. En outre, les pays exportateurs aussi subissent la pandémie d’où une  diminution considérable des échanges commerciaux.

La baisse d’activité physique des gens et la disponibilité des repas rapides ultra-transformés vont certainement intensifier la prévalence du surpoids et de l’obésité. N’ayant plus accès  aux salles de sport les gens sont obligés de rester chez eux (un groupe d’habitants a été arrêté à Lagos dans les rues  où ils s’entraînaient).

En matière de santé, les hôpitaux limitent les admissions aux cas d’urgence, rendant les soins de santé inaccessibles, ce qui peut augmenter ou exacerber la malnutrition, par manque de prise en charge des cas de comorbidités.

Au Burkina Faso, la réduction de la production agricole et l’insécurité civile engendrent un défi supplémentaire ayant entraîné le déplacement interne de nombreuses personnes, qui ont besoin d’une aide humanitaire. La malnutrition aiguë chez les enfants de moins de cinq ans et les femmes enceintes et allaitantes était en hausse avant même le COVID-19. La situation serait critique si l’épidémie frappe durement ces cinq régions.

  1. Comment les acteurs de la nutrition peuvent-ils contribuer à la riposte au COVID-19 ?

Le plaidoyer devrait s’appuyer sur la sensibilisation des gouvernements et du public sur l’importance fondamentale de la nutrition pour la survie des personnes. Les acteurs de la nutrition devraient assurer le rôle de chef de file en matière d’alimentation saine et de régimes alimentaires sains afin de renforcer l’immunité. Vu l’aspect multisectoriel de l’espace nutritionnel, les professionnels y évoluant,  devraient fournir et diffuser des conseils et des stratégies en matière de nutrition pour l’achat et l’utilisation d’ingrédients alimentaires, pour adopter des pratiques de manipulation sans risque des aliments, pour la limitation de la consommation de sucre, de sel et de graisse ; ainsi que l’étude des régimes alimentaires en Afrique de l’Ouest générant une liste d’aliments facilement disponibles, abordables et à haute valeur nutritionnelle. Une formation au jardinage domestique et à l’utilisation d’autres matériaux pour la plantation (plastiques, pneus usagés, sacs, etc.) en l’absence de terres pourrait être entreprise. En outre,  des recettes pratiques utilisant des ingrédients alimentaires disponibles localement et à haute valeur nutritionnelle pourraient être diffusées lors des campagnes d’information du public. Il est également nécessaire de fournir des informations claires sur le régime alimentaire des personnes atteintes de COVID-19, en particulier des enfants de mères affectées, et sur la manière de gérer les fausses nouvelles concernant le lien entre l’alimentation, l’allaitement et le COVID-19.

La filière nutritionnelle a également un rôle de conseil auprès des autorités sur les approches ciblant les plus vulnérables pour les filets de sécurité et l’aide alimentaire dans le contexte d’un accès alimentaire réduit (physique et économique). Les nutritionnistes doivent maintenir l’attention et les ressources nécessaires à la gestion systématique des cas de malnutrition aiguë chez les enfants de moins de cinq ans et les femmes enceintes et allaitantes, à la poursuite de l’allaitement exclusif au sein pour les bébés de moins de six mois, et à la supplémentation en vitamine A pour les enfants âgés de 6 à 59 mois.

Certains pays ont intégré la nutrition dans leur réponse institutionnelle. Ainsi, en Sierra Leone, un volet d’assistance alimentaire et de nutrition (FAN) a été inclus  dans la réponse du Centre des opérations d’urgence. Une Plate-forme multisectorielle regroupant des ministères, des ONG et le secrétariat à la nutrition (SUN), le volet FAN coordonne la fourniture d’une assistance alimentaire et de filets de sécurité aux groupes et aux ménages vulnérables en vue de  circonscrire et d’atténuer le COVID-19.

Dans l’ensemble, la collaboration entre pays est indispensable pour le partage des leçons et expériences. Transform Nutrition West Africa continuera à jouer son rôle pour appuyer cette coopération régionale.

 

**